Karen Lavot-Bouscarle

L'Arbre et la plaine

2011

Vivre sous le temps. Être, se sentir être, s’arrêter un instant, suspendre le temps, le pénétrer pleinement. Observer les traces — celles de notre passage, les autres, l’invisible, l’impalpable — écouter le silence, les résurgences, les réminiscences. Vouloir rendre notre passage visible, devoir le rendre invisible...


J’attends la pluie, qui vient tout effacer, laver, nourrir la terre, la vie recommencer, perpétuer. J’aime cette odeur particulièrement délicieuse des sols mouillés, les sous-bois humidifiés par la naissance du jour, le lichen au pied des grands chênes de la forêt, l’herbe et la terre tout juste arrosées, le parfum de la nuit tiède et fraîche à la fois, juste avant l’aurore.


L’arbre — roi mystérieusement enraciné dans le sol, majestueusement dressé vers le ciel — écoutons ses secrets, enveloppons nous dans sa présence caressante, dialoguons en silence pour nous ouvrir à l’intuition et retrouver nos racines. « Chaque arbre est le centre du Monde » nous dit Jacques Le Brusq.

La terre — admirons son étendue infinie, nourricière, immensément vibrante — jouissons de la vie qu’elle nous transmet. Devenue un outil de production, nous ne la regardons plus. Pire, elle peut être associée à de multiples poisons, appauvrie et désolée, parfois ringardisée, et si belle pourtant, pour qui veut la regarder, porteuse de l’ici et de l’ailleurs.


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La plaine peinte par Jacques le Brusq est étonnante, parfois quasi-monochrome, elle devient le sujet de variations où l’on aime se perdre dans un voyage sans fin, invite à approcher l’horizon du monde énigmatique, où domine cette présence hypnotisante. « Présence est le maître mot » nous dit encore le peintre du vert, du bois et de la terre.


Ma rencontre avec Jacques Le Brusq a été comme un véritable coup de foudre, sans doute parce que j’étais sous le grand chêne par un soir d’orage argenté, cette matinée de printemps où le soleil pointait déjà au zénith. Il m’a emmenée dans sa machine à voyager dans l’espace-temps, m’a invitée dans sa Cour de Bovrel, celle qui n’est plus, éclairée par la lune ; j’y ai retrouvé mon monde perdu qui ressemble à toutes les forêts que j’ai aimées, aux odeurs qui m’ont construite, aux émotions qui me remuent — qui me meuvent vers une certaine tranquillité productrice et enrichissante — à l’essence des choses.


J’y ai entendu toute la musique mystérieusement envoûtante, chaque perle de rosée crépitant au compte-goutte sur les écorces fines, chaque minuscule animal tapi sous les feuilles déposées au sol, et celui, pas plus gros qu’une musaraigne, tout à coup perçu comme le géant de la forêt dont les grands bois craquent en résonance. Je crois même que j’ai aperçu le rayon vert ce jour là dans son atelier, qui m’a laissé un souvenir délicieusement impérissable.

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