Arthur Kopel

Les Arbres bleus

2008


Pour Aristote, une des fonctions essentielles de la tragédie est la catharsis (purification). L’origine de ce mot se trouve dans le verbe cathairo qui signifie purger le territoire de ses monstres. La forêt est ce lieu où, solitaire, je vais affronter mon propre chaos, et dans ce propre de mon chaos : mes monstres. Il se pourrait même qu’un de ces monstres ne soit autre que moi-même, tapi au fond de ce que je suis, comme si nous ne naissions que pour nous combattre, nous ne vivions que pour nous affronter à nous-même. L’art n’est que la tentative d’apprivoiser le reflet de cette guerre qui nous ravage. Pourquoi donc l’image d’une forêt me paraît belle, alors que je ne pourrais y vivre qu’avec peur ?
On pourrait dire la même chose d’un portrait de femme. Tout se passe encore comme si la vie n’était belle que dans son souvenir c’est à dire dans son image, quand dans le présent quelque chose y manquait. Il est vrai que ce quelque chose qui manquait était sans doute moi-même. 


Dans la forêt photographiée par Karen Lavot, tout n’est que mouvement. Elle est le lieu de l’instable, le lieu dans lequel je n’ai pas pied. Ici brutalement, je pars à la renverse la tête en arrière, ou encore sur le côté. Comme lorsqu’on tombe après un vertige. D’un autre côté cela me rappelle un souvenir d’enfance quand, allongé à l’arrière d’une automobile, je regardais, en plissant les paupières, défiler les arbres à vive allure dans la lumière, sans réussir à ce que le regard les capte. Parfois je fermais les yeux parce que mon cerveau n’en pouvait plus de cette accélération du balancement d’ombre et de lumière.



L’instant d’avant la mort ressemblera à ceci, il n’y aura pas de dernière image, juste le filé, quand notre tête se renversera, de notre chaos – le chaos désigne l’ouverture, la béance, ne l’oublions pas – dans le champ d’une bataille perdue contre nous-même. Sous le ciel bas de l’hiver, sous le poids de la neige, quelque chose d’autre subsiste encore que les photographies de Karen Lavot ont débusqué, quelque chose d’anti-spectaculaire : comme une douceur perdue, réfugiée dans le sommeil des couleurs. Et dans l’ombre du tronc des arbres restera, discrète, la couleur du ciel.


Quand les vents soufflent, adore leur murmure3.



3– Pythagore, in Jamblique, Protreptique, p. 133, Belles Lettres, Paris, 1989.
1– Alexeï Remizov, Les Yeux tondus, p. 62, Gallimard, Paris, 1958.
2– John Szarkowski, L’Oeil du photographe, édition Cinq Continents / MOMA, Milan, 2007


Texte accompagnant Les Arbres bleus, publié dans ArtKopel – la collection, n°1, Arthur Kopel, p.74, éditions ArtKopel, 2008 >> voir sur artkopel.com


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